L'INVITÉ DU MOIS
Jean-François CLERVOY,
Spationaute à l'ESA depuis 1992
"A quatorze ans, les verdoyants paysages tyroliens du film «the Sound of Music» m’avaient fasciné au point que j’en fis mon lieu de retraite personnelle avant de commencer mon premier travail au centre national d’études spatiales. Cependant, après avoir voyagé en orbite autour de notre planète, si on me demande ma destination préférée, je ne pourrai plus choisir. La vue de la Terre depuis l’espace a bouleversé mon appréciation du milieu dans lequel nous vivons."
"Pour ma première mission STS-66, la grande inclinaison de l’orbite
(57 degrés), l’orientation de la navette Atlantis en vol «
dos» presque continu ainsi que le phasage de l’orbite par rapport au soleil m’ont donné les meilleures conditions possibles d’observation de la Terre. En période d’éveil, je couvrais chaque jour les Amériques, l’Europe, l’Afrique, le Moyen Orient et toute l’Asie sous un superbe ensoleillement et presque sans aucune obstruction nuageuse. L’œil humain s’est avéré être un instrument optique remarquable aux performances dépassant souvent les capacités d’appareillages photographiques comme l’aptitude à déceler les détails par le contraste lumineux. Je pouvais autant distinguer à petite échelle un pétrolier qui dessale illégalement en pleine mer qu’à grande échelle la perception de l’activité tectonique de la croûte terrestre. Je rapportais de ce vol plus de huit mille photographies qui constituent le plus bel album d’images de la Terre prises en cent soixante-dix tours du monde sur onze jours. La Grande Barrière de Corail, le Kamchatka, New-York, les Caraïbes, les Alpes, le Nil et les pyramides de Gizeh, le massif de l’Everest et beaucoup d’autres paysages ont marqué ma mémoire à jamais.

La planète bleue m’a profondément ému à la fois par sa beauté et par sa puissance. Ses couleurs, ses reliefs, ses océans et formations nuageuses en arrivaient à me faire pleurer d’émerveillement. Je ne me suis jamais lassé, orbite après orbite, de l’ocre du sable saharien, du blanc immaculé de Sibérie, du turquoise des Bahamas, du vert humide du Népal, des colliers de perles formés par les atolls du Pacifique qui revenaient toutes les quatre-vingt dix minutes. En même temps la succession de gigantesques phénomènes naturels rendait compte d’une extraordinaire puissance de notre vaisseau spatial naturel. Lors de cette première mission, j’ai observé l’ouragan Florence de huit cents kilomètres de diamètre traversant l’Atlantique, le volcan Sakurajima entrant en éruption au troisième jour de vol, la chaîne immense de l’Himalaya visible à plus de deux mille kilomètres de distance témoignant des forces colossales qui régissent le mouvement des plaques en sous-sol. C’était l’obscurité lors de notre premier passage au-dessus de l’Europe vingt minutes après le décollage, les éclairs violents se propageaient d’une masse nuageuse à l’autre comme si la nature se jouait de courts-circuits géants.
Cependant, lorsque j’essaie de percevoir l’atmosphère dans son épaisseur à l’horizon, je ne vois qu’une couche de gaz extrêmement fine, me faisant prendre conscience de la fragilité de la vie à la surface du globe. Je réalise que notre existence ne tient qu’à ce mince feuillet bleuté qu’il faut protéger à tout prix, pendant que la Terre mène sa propre vie qui nous dépasse et nous impose le respect par sa puissance. Mais elle est belle, c’est pour cela que je l’aime, que j’ai envie de voyager sur tous les continents pour mieux la connaître et visiter tous ces endroits magnifiques vus de haut que je ne pouvais pas toucher ni sentir."
Jean-François CLERVOYSpationauteRetour Accueil